Gouverner par Facebook, décider sur WhatsApp : facilité ou faillite numérique ?

L'État malgache s'est imperceptiblement construit une dépendance totale aux plateformes Meta, Facebook pour communiquer, WhatsApp pour décider. Une commodité qui dissimule des risques systémiques pour la souveraineté nationale.


Il y a quelques années, un communiqué du gouvernement malgache passait d'abord par la radio d'État, puis la télévision nationale, puis   parfois   un site web officiel. Aujourd'hui, c'est l'inverse : la nouvelle est d'abord postée sur Facebook, parfois avant même que les médias officiels ne soient notifiées. Et dans les coulisses, les décisions se prennent dans des groupes WhatsApp.

Ce n'est pas un choix stratégique. C'est un glissement. Et ce glissement, silencieux, progressif, anodin en apparence, constitue peut être l'un des risques les plus sous estimés pour la gouvernance malgache.

Facebook, canal quasi officiel de l'État

Conseils des ministres, décrets, communiqués officiels, résultats d'élections, nominations   tout transite désormais en priorité par la page Facebook du gouvernement ou des ministères concernés. La plateforme américaine est devenue, de facto, le premier canal de diffusion de la parole publique à Madagascar.

Ce phénomène n'est pas propre à Madagascar. À travers le continent africain, les gouvernements utilisent de plus en plus les réseaux sociaux pour communiquer avec les citoyens, annoncer des politiques et gérer des crises, selon les analyses spécialisées sur l'usage des réseaux sociaux en Afrique. Mais il y a une différence entre utiliser un canal et en devenir dépendant.

Derrière la commodité apparente, une question fondamentale se pose : peut on légitimement déléguer la communication officielle d'un État à une entreprise privée étrangère, dont les serveurs sont aux États Unis, dont l'algorithme décide de qui voit quoi, et dont les conditions d'utilisation peuvent changer du jour au lendemain ?

Avoir une page Facebook ne suffit pas pour gouverner. Ce n'est pas parce que tout le monde est sur Facebook que Facebook est une infrastructure d'État.

WhatsApp, le vrai cœur caché du pouvoir

Mais la communication officielle sur Facebook est, en réalité, le problème le plus visible   et donc le moins dangereux. Ce qui se passe dans les coulisses est autrement plus préoccupant.

Dans l'administration malgache, WhatsApp est devenu l'outil de coordination interne par défaut. Groupes de cabinet, groupes de projet interministériels, groupes de coordination entre fonctionnaires, discussions entre décideurs : tout passe par des fils de discussion sur l'application verte de Meta. On crée un groupe "juste pour tester", puis un autre, puis un autre encore   et sans s'en rendre compte, l'État fonctionne sur WhatsApp.

La justification est toujours la même : la facilité, la rapidité, l'accessibilité. Certains ajoutent, avec conviction : "WhatsApp est plus professionnel que Messenger." C'est, malheureusement, une illusion.

RAPPEL FONdamental

WhatsApp et Messenger appartiennent à la même entreprise : Meta. Choisir l'un plutôt que l'autre pour des raisons de "professionnalisme" ne change rien à la réalité juridique et commerciale : les deux répondent aux mêmes logiques, les mêmes politiques de données, les mêmes risques.

Meta est une entreprise dont le modèle économique repose sur la collecte et la monétisation des données. Même si le contenu des messages WhatsApp est chiffré de bout en bout, les métadonnées  qui parle à qui, quand, depuis où  restent accessibles et utilisables par Meta, et potentiellement par des tiers.



Ce que l'on choisit d'ignorer

01

Fuites et captures d'écran

Un groupe WhatsApp, aussi privé soit-il, n'offre aucune garantie contre les captures d'écran. Des décisions stratégiques partagées dans un groupe de cabinet peuvent se retrouver publiques en quelques secondes.

02
Espionnage de responsables
En 2019, l'affaire Pegasus a révélé que des responsables gouvernementaux dans plusieurs pays ont été espionnés via WhatsApp  sans même cliquer sur un lien, par simple exploitation d'une faille dans l'application.
03

Absence de traçabilité

Les messages WhatsApp ne constituent pas une archive officielle. Des décisions prises par ce canal sont indéterminables, non archivables, et peuvent disparaître. La gouvernance par WhatsApp, c'est la gouvernance sans mémoire.

04

Manipulation et désinformation

WhatsApp a été utilisé dans au moins sept pays pour influencer des élections, diffuser de fausses informations et mobiliser des groupes. Un État dépendant de ce canal pour sa communication interne est vulnérable à ce type d'opérations.

À ces risques techniques s'ajoute un problème structurel : l'utilisation de WhatsApp dans l'administration contourne systématiquement les procédures officielles. Elle crée une gouvernance parallèle, informelle, non traçable, qui échappe à tout contrôle institutionnel.

Ce que font les autres pays

Madagascar n'est pas seul face à ce défi. Mais la grande différence, c'est que d'autres pays en ont pris conscience et ont commencé à agir.

La France et l'approche Tchap + Olvid

Le gouvernement français a reconnu officiellement que WhatsApp et Telegram étaient utilisés dans les cabinets ministériels   et a décidé d'y mettre fin. Le secrétaire d'État chargé du numérique a annoncé la création d'une messagerie sécurisée souveraine pour remplacer ces outils dans l'administration. Aujourd'hui, les membres du gouvernement français disposent de Tchap et Olvid   des messageries sécurisées, certifiées par l'ANSSI (l'agence nationale de cybersécurité française), fonctionnant via des annuaires internes et des systèmes d'autorisation. On ne peut pas y inviter n'importe qui par simple ajout d'un numéro de téléphone.

L'Allemagne et Threema

En Allemagne, des réglementations spécifiques exigent que les outils de communication professionnels ne divulguent pas les numéros de téléphone des utilisateurs. Threema, une messagerie sécurisée suisse ne nécessitant aucune donnée personnelle pour s'inscrire, est largement adoptée dans les administrations d'Allemagne, d'Autriche et de Suisse.

L'Union européenne et la souveraineté numérique

L'UE a clairement statué : WhatsApp n'est plus une option viable pour une communication gouvernementale sécurisée. Malgré le chiffrement de bout en bout, Meta continue de collecter des métadonnées, les serveurs ne sont pas hébergés en Europe, et la plateforme ne répond pas aux normes de confidentialité et de gouvernance exigées par les organisations publiques européennes.

Une gouvernance par défaut, pas par choix

Ce qui se passe à Madagascar n'est pas le résultat d'une mauvaise volonté. C'est le résultat d'une absence de stratégie. En l'absence de doctrine numérique claire, les fonctionnaires et décideurs font ce que font tous les humains face à un vide : ils utilisent ce qui est disponible, ce qui est familier, ce qui est gratuit.

Le problème, c'est que cette absence de stratégie a des conséquences très concrètes :

  • Moins de traçabilité   les décisions prises sur WhatsApp ne laissent aucune trace institutionnelle

  • Plus de fuites   les captures d'écran circulent librement, les conversations confidentielles deviennent publiques

  • Aucune souveraineté   les données de l'État malgache transitent par des serveurs américains, soumis au droit américain

  • Dépendance structurelle   si Meta décide de modifier ses conditions d'utilisation, de couper l'accès, ou si ses serveurs tombent, une partie de l'administration se retrouve paralysée

Il ne faut pas non plus ignorer le signal envoyé à l'extérieur. Un État qui gouverne sur Facebook et décide sur WhatsApp envoie un message clair sur sa maturité numérique et sa capacité à protéger ses données sensibles. Dans un contexte où la confiance des investisseurs et des partenaires internationaux est déterminante, c'est un signal préoccupant.

Vers une souveraineté numérique malgache

La solution n'est pas d'interdire Facebook ou WhatsApp. Ces outils ont leur place dans la communication publique avec les citoyens   ils touchent un public large et sont profondément ancrés dans les usages quotidiens. La solution est de cesser de confondre communication publique et gouvernance interne, et de construire une véritable doctrine numérique d'État.

  • Messageries sécurisées pour l'administration : Adopter des outils de communication interne certifiés  ou une solution déployée localement pour remplacer WhatsApp ; Ces outils offrent chiffrement, traçabilité et contrôle d'accès.

  • Doctrine numérique d'État : Définir clairement quels canaux sont autorisés pour quelles décisions : ce qui peut passer sur Facebook (communication publique), ce qui doit passer par des systèmes officiels sécurisés (décisions internes, données sensibles).

  • Formation des décideurs : La cybersécurité n'est pas un sujet réservé aux informaticiens. Chaque ministre, chaque directeur, chaque chef de cabinet doit comprendre les risques fondamentaux liés à leurs pratiques numériques.

  • Diversification des canaux: Un site officiel réellement maintenu, une newsletter institutionnelle, un portail de décrets en ligne : autant d'outils qui réduisent la dépendance à une seule plateforme privée étrangère et renforcent l'accessibilité de l'information publique.

Ces changements ne requièrent pas des milliards d'investissements. Ils requièrent de la volonté politique, une vision claire, et la reconnaissance honnête d'un problème que beaucoup préfèrent ignorer parce que la situation actuelle est, précisément, très commode.

Madagascar est à un tournant

La question n'est pas de savoir si Facebook et WhatsApp sont pratiques. Ils le sont, indéniablement. La question est de savoir si un État peut se permettre de confier sa gouvernance interne à des plateformes privées étrangères, sans doctrine, sans sécurité, sans traçabilité.

Gouverner, ce n'est pas "poster". Communiquer, ce n'est pas "tchatter".

D'autres nations, y compris sur le continent africain, ont commencé à prendre conscience de ces enjeux et à construire leur souveraineté numérique. Madagascar dispose des cerveaux et des ressources humaines nécessaires pour faire de même. Il manque, pour l'instant, la décision de le faire.




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